Paul Marmottan, un pionnier dans l'histoire de l'art

Paul Marmottan naît à Paris le 26 août 1856. Fils de Jules Marmottan, riche industriel à la tête des mines de Bruay dans le Pas-de-Calais, il se destine d'abord à une carrière de haut fonctionnaire. Après des études de droit, il est nommé conseiller de préfecture à Évreux en 1881. Cependant, la mort prématurée de son père en 1883 change le cours de sa vie : héritant d'une fortune considérable, il démissionne et renonce définitivement à toute carrière administrative.

Libéré des contingences professionnelles, Paul Marmottan se consacre dès lors à sa véritable vocation : l'histoire de l'art. Mais pas n'importe laquelle. Là où ses contemporains regardaient vers les grands maîtres anciens ou se passionnaient pour les impressionnistes, lui choisit délibérément un territoire alors délaissé : l'art entre 1789 et 1830, cette période charnière du Consulat et de l'Empire dont il contribue à réhabiliter l'art encore mal connu. Ce choix n'est pas anodin. L'époque napoléonienne fascine Marmottan précisément parce qu'elle est incomprise, sous-estimée, reléguée aux marges de l'histoire de l'art officielle. Marmottan fut l'un des premiers à percevoir que l'Europe napoléonienne n'était pas un simple fragment d'histoire, mais le théâtre d'un passage décisif vers le monde moderne. Un regard pionnier, que ses contemporains mettront du temps à lui reconnaître.

La redécouverte de l'art du Consulat et de l'Empire

À une époque où les peintres de Barbizon et les impressionnistes avaient condamné les artistes de la période postrévolutionnaire à l'oubli, il fut l'un des premiers à percevoir dans leur œuvre un art original et méconnu. Auteur de L'École française de peinture (1789-1830), paru en 1886, il réunit un ensemble rare de ces « petits maîtres » au métier encore classique, et publie les premières biographies sérieuses d'artistes comme Louis Boilly ou Antoine Watteau de Lille. L'hôtel particulier de l'avenue Raphaël devient peu à peu le théâtre de ses ambitions : il le réaménage dans le plus pur goût Empire, y installe le lit de Napoléon Ier, des meubles provenant du palais des Tuileries ou du château de Portici à Naples, et y accroche sa galerie de portraits.

Du musée Marmottan au musée Marmottan Monet

Toutefois, l'histoire du musée ne s'arrête pas à l'Empire. Elle prend un tournant inattendu en 1940, lorsque Victorine Donop de Monchy lègue à l'institution une partie de la collection de son père, le docteur Georges de Bellio, l'un des premiers grands soutiens des impressionnistes. Parmi les œuvres données figure Impression, soleil levant de Claude Monet, le tableau qui, lors de la première exposition impressionniste de 1874, avait inspiré au critique Louis Leroy le terme même d' « impressionniste ». L'ironie est savoureuse : à l'époque où le docteur de Bellio soutenait Monet et ses amis, Paul Marmottan et l'Académie des beaux-arts leur tournaient le dos. En accueillant ces toiles, le musée se réconcilie avec une modernité qu'il avait longtemps combattue.

Le fonds impressionniste s'enrichit ensuite de manière spectaculaire. À la mort de Michel Monet en 1966, fils cadet du peintre et son unique descendant direct, le musée hérite de plus de cent œuvres de Claude Monet, dont un ensemble sans équivalent de grands Nymphéas. Ces toiles monumentales, pour la plupart inédites, nécessitent la construction d'une salle spéciale sous le jardin de l'hôtel particulier. En 1993, la famille Rouart lègue à son tour le premier fonds mondial d'œuvres de Berthe Morisot, soit vingt-cinq tableaux et un ensemble unique d'œuvres graphiques, ainsi que des peintures signées Manet, Degas ou Corot. Le musée prend alors le nom qu'on lui connaît aujourd'hui : musée Marmottan Monet.

L'héritage de Paul Marmottan

À l'instar de Nélie Jacquemart-André avant lui, Paul Marmottan avait choisi de léguer sa demeure à une institution culturelle pour la préserver et l'ouvrir au public. C'est l'Académie des beaux-arts qui hérite du bâtiment et de ses collections à son décès le 15 mars 1932 ; le musée ouvre ses portes deux ans plus tard, le 21 juin 1934. Ce faisant, cet homme discret, sans décoration ni titre, aura légué à son quartier — et au monde — l'un des musées les plus attachants de Paris. Il suffit de cinq minutes à pied depuis notre bureau pour s'en convaincre.